Au moment d'enfourcher la moto au pied du lac de Nantua, je n'avais qu'une crainte : subir l'orage de grêle annoncé au-dessus du col de la Biche soixante kilomètres plus loin. C'est pourtant sec et, heureusement, entier que j'ai posé le pied à Chambéry cinq heures plus tard. En revanche, j'ai reçu ma dose d'images violentes, mêlées de sang et de douleur.

Lors des premiers kilomètres, une quarantaine d'hommes lancent la première offensive. Philippe, le pilote, décide de suivre leurs roues et laisser le peloton derrière nous. Une longue accélération au milieu d'un public, agitant des milliers de drapeaux jaunes offerts par le département de l'Ain, et nous voilà derrière les échappés. 

Dans la descente de la Côte de Franclens, la chaussée est humide. D'un coup, Eduardo Sepulveda, l'Argentin de Fortuneo apparait devant nous, le bras en sang. Un mecano s'occupe de lui. Pas le temps de s'arrêter. Dans le difficile col de la Biche, une averse nous tombe dessus. Dans la descente, au kilomètre 78, au milieu d'une ligne droite dépourvue de public que le pilote négocie à 90km/h, une silhouette sur le bas coté virage nous oblige à freiner. Devant nous, Jesus Herrada (Movistar) est à terre. Il se tient la tête et saigne d'une cuisse. Son équipe s'occupe de lui. Frissons. Radio Tour annonce son abandon avant de démentir quelques minutes plus tard. Mais imaginer la violence de sa chute me donne envie d'arrêter. Pourtant, le courage des coureurs est tellement plus respectable que les petites craintes d'un suiveur.

Juste avant l'ascension du Grand Colombier, nous accompagnons du regard le chemin de croix du Kazakh Alexei Lutsenko. Maillot déchiré et épaule en sang, il souffre seul. Les caméras sont loin et les mots sont inutiles. La fin de l'étape approche. Il faut passer devant les hommes de tête et plonger dans la descente du Mont du chat. Pendant des centaines de mètres, on ne voit pas un seul spectateur. Le danger aime la discrétion. Dix minutes après notre passage, on apprend qu'il vient de pieger Dan Martin et Richie Porte. Parfois dans un article, il faut savoir trouver la chute. Cette fois, il y en avait trop.

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