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C'est une route que je n'ai plus empruntée depuis plus de vingt-cinq ans. Je n'ai même jamais conduit dessus. Et me revoilà ce matin. Et tout le monde me regarde passer. Je suis sur une moto du Tour de France, en pleine étape. Je ressens une joie presque violente de passer au milieu du public et à coté des coureurs. De frôler leur souffrance, de témoigner, pour certains, de leur douleur après une chute et de leur courage à remonter en selle. C'est un bonheur quasi oppressant d'être au coeur de la plus grande course cycliste du monde.

Mais à la fin d'une longue ligne droite, au bout de deux heures, le pilote a accéléré et je lui ai demandé de ralentir : je venais d'arriver à un rendez-vous et je ne le savais pas. Mon passé m'attendait sur un pont. En bas, c'était le Rhône et l'endroit exact d'une partie de pêche avec mon grand-père il y a plus de trente ans. Tout m'est revenu devant la visière. J'avais emmêlé ma ligne et c'est lui qui me l'avait réparée. Il avait mis un peu de temps pour cela. Puis, au bout de sa patience, avait murmuré «souviens-toi». Deux mots qui avaient glissés sur mon adolescence et ne revenaient qu'aujourd'hui alors qu'un casque de moto cache mes cheveux gris.

Les coureurs du Tour n'ont pas respecté la mémoire du fleuve et ont continué leur route.  Je les ai vus jeter, au fil du parcours, leurs bidons vides dans les fossés pendant que des gamins se jetaient dessus pour les récupérer et s'en faire des souvenirs. J'avais laissé les miens au-dessus d'un pont. Oui Papy je me souviens. Tu vois, je ne me suis pas arrêté parce que je suis grand maintenant et que j'ai un beau métier. Mais oui je me souviens. Je ne viens jamais au cimetière mais prend cette balade entre les vélos comme un bouquet de fleurs.

Je te laisse. La course file comme la vie. On doit rattraper les échappés. On rattrape toujours ceux qui s'en vont même des années après.

Puis mes yeux se sont embrouillés un peu. Cela devait être à cause de la vitesse.